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« Yves, il est mort… »

 
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Yves
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Masculin Bélier (21mar-19avr)

MessagePosté le: Jeu 12 Avr - 01:26 (2012)    Sujet du message: « Yves, il est mort… » Répondre en citant

« Yves, il est mort… »


Je suis accroché à ma Fenwick 80 lbs talon courbe, une beauté toute blanche avec des ligatures marrons du plus bel effet, depuis plus d’une heure et demie. Et comme un pendu à son arbre, depuis une dizaine de minutes, je suis immobile… Ou plutôt, je n’ose plus bouger, submergé par une vraie fatigue, celle qui vient autant des efforts physiques que de la tension nerveuse.


Au grand large du Morne, la mer est belle, écrasée par la lourdeur humide du jour qui ne va pas tarder à basculer en tirant les derniers reflets dorés de mon Penn Inter, dont je peux admirer le cœur de bobine au travers des quelques spire de Ande 130 qui me restent !


Une sorte de torpeur a fini par gagner le cockpit de Stricker, le bateau de Maurice de Spéville, « Momo » mais seulement en son absence, skippé comme d’habitude par Gérard, mon bon ami Gérard. 
Christian est son wireman, un taiseux qui a du mal a s’exprimer en français.


Moi, je suis cramé. Que dis-je, carbonisé !


J’en suis à peu près à 22/23 jours de pêche, bien aidé par les patchs de scopolamine qui se sont relayés au coin de mon oreille, mais celui que j’ai aujourd’hui est vieux de 4/5 jours. 
Je suis un marin maintenant !


J’ai du patienter jusqu’au 18 ème jour de mer pour sortir mon premier marlin, un 24 décembre, c’était mon Papa Noël. Celui que j’ai aujourd’hui, au bout de 900 ms de nylon, est le quatrième en 3 jours. 


Oh, des requins, on en a vus. Ces saloperies de whitefin qui viennent bouffer les bonites qu’on a tant de mal à chasser pour les mettre en traine lente ensuite; même un mako qui nous a fait le plaisir de sauter comme un sailfish mais qu’on a embarqué sans grand plaisir.


Mais depuis quelques temps, j’ai exigé de ne pêcher qu’à la traîne, sept cannes 80 et 130 lbs au cul du 50’, avec mes konas Murray Brothers, directement importés des Etats Unis. Des merveilles de beauté, montées avec des Mustad 10/0-12/0 stainless steel, bas de ligne en câble d’acier 7x7 800 lbs, sleeves simples à l’ancienne, serrés à la Sevenstrand grand modèle pour résister aux rostres des bestioles, émerillons Sampo du même acabit, double ligne avec la tresse mauricienne que je n ‘ai jamais réussi à refaire malgré des essais nombreux. 
J’ai oublié un jour et ne m’en suis plus jamais rappelé.


J’ai même interdit qu’on ajoute des 30/50 lbs à l’eau lorsqu’on rencontre des chasses, au grand dam de mon équipage qui aime bien se régaler d’un yellowfin ou d’ une belle coryphène.
Trop petit, j’ai décrété !




« Yves il est mort… »


J’avais entendu la première fois, mais j’étais en train d’essayer d’assimiler ce que cette phrase voulait dire…
Il est mort ! 
Le poisson ! 
Mon poisson ! 
Mon marlin est mort au fond !


- « et alors ?... »


- « et alors ? Hé bien il faut le remonter a la main … »


- « Noooon ! »
C’est parti comme ça, sans réfléchir. Dans ce « non », il y a autant de colère que de dépit.


Et le silence se réinstalle pour quelques instants.


Puis, je vois mon Gérard qui vient s’ appuyer au tableau arrière, qui me regarde et me dit : « Yves, il est mort au fond, il faut le remonter à la main, avec des gants. Mais comme c’est très difficile, je vais devoir appeler un autre bateau à Rivière Noire et ils vont venir nous aider… »


Et la voilà la sentence !
J’aurais donc fait tant de kms, payé tant de suppléments de bagage, tant rêvé ces moments, tout ça pour remonter un poisson à la main…


Merde ! 


La bateau est toujours bercé par la houle, mon nylon ne file plus, la 80 bs est pliée en deux, j’en ai plein les bras, je suis mort de soif et je ne sens plus ni mes cuisse.


Et ma réponse me semble sortir de la bouche comme un échos, comme si j’entendais quelqu’un d’autre parler : 
« Gérard, si quelqu’un touche la ligne, la canne ou le moulinet, je ne paye pas le bateau ! »


Re-silence, lourd silence…
« Et si je n’y arrive pas, JE couperai la ligne. »


Un blanc.


Enfin j’entends Gérard dire sans grand enthousiasme: « D’accord, on va essayer ».


Je suis vanné mais il me reste encore des forces, un peu ragaillardi par ces quelques minutes de répit après la tempête que je viens de vivre, ce combat terrible entre une force de la nature dans son élément , et un pauvre gugusse comme moi, simple invité sur la mer pour quelques heures, pour quelques jours...


Quel con je suis à vouloir jouer le fortiche.


Mais, d’un autre côté, j’ai le top équipement. 
Mon harnais siège glisse parfaitement sur le revêtement plastifié du fauteuil de fabrication mauricienne, copie d’un modèle australien et lubrifié pendant tout le combat au savon liquide. Il ne me blesse pas, à quelque endroit que ce soit et j’y ai veillé tout particulièrement. La longueur des attaches au moulinet est parfaite, le godet est à la bonne hauteur. Et je commence à connaître la musique…


La canne, c’est une « travailleuse », une de celles qui prend sa part de taf. Bien remontée en poussant sur les jambes dans la « position de la grenouille », elle se blingue et ensuite gagne doucement tout ce qu’elle peut sur le poisson. Il n’est pas question de la gesticuler, de la faire monter et redescendre à toute allure dans des fracas de ferraille pour essayer de passer deux ou trois de manivelle et parfois juste un quart ou un demi tour. Non, messieurs-dames, faut lui laisser le temps, à la vaillante, de faire sa part et de se redresser toute seule, comme une grande. Et quand on la fait saluer, c’est pour deux tours de moulin, tranquillou.


C’est sur ce qu’on croit être des détails que parfois se fait la différence entre la casse, le décroché, l’abandon en refilant la gaule a un autre, et le « poisson boated », comme ils disent ici.




Le marlin quant a lui, on le l’a jamais vu. 
Un drôle de poisson, un qui a voulu se faire remarquer en ne se montrant pas, à l’inverse de la quasi totalité de ses congénères. 
On n’a pas eu droit au manège des sauts et rafouils, pose sur la queue comme un funambule entre deux grattes ciels de Big Apple.
On n’a pas eu droit au numéro de haute voltige, le rostre, l’épée devrais-je dire, pointé vers le ciel, le leurre valdinguant dans tous les sens et la ligne en surf, moitie dans l’eau, moitie en dehors, et rarement tendue, tout ca mixé avec les cris enthousiastes de l’équipage !


« Yves, je vais faire des ronds autour de la ligne et tu essaye de remonter tout ce que tu peux, si tu peux »
J’aime pas la fin de sa phrase…


Et puis quelqu’un a-t-il déja entendu un skipper dire : « je vais faire des ronds autour de la ligne » ?


Il continue : « Et si c’est centimètre par centimètre, c’est toi qui l’auras voulu ».


J’entends les moteurs, que Gérard met en prise avec délicatesse, et le bateau commence à bouger doucement.
Et moi aussi, je bouge. Je tremble même, le regard fixé sur les quelques spires de nylon qui me restent.
On redevient enfant dans ces moments là : « Petit Jésus, si tu existes, c’est le moment de descendre de ta croix pour me donner un coup de paluche ».
Rien ne se passe, canne immobile, bobine itou, je ne perds rien, un miracle… 
Et le bateau qui s’est mis en mouvement continue de tourner autour de ce fil tenu qui pique dans le grand bleu à la verticale.




Puis, petit a petit, quasi imperceptiblement, l’angle de pénétration dans l’eau se met légèrement à l’oblique.


Mais la canne ne bouge pas. 
J’ai beau essayer de pousser sur la manivelle, rien ne se passe pendant un long moment, interminable. 
Je pousse toujours quand même et au bénéfice d’une vague, je prends un peu de fil ; oh pas beaucoup, quelques centimètres, juste la mesure de l’espoir…
Et comme la canne s’est un peu redressée, en la rabaissant, je gagne encore un chouïa. 
Et puis, plus rien. Statut quo.


Le bateau fait toujours ses ronds.
Et puis encore une vague, encore quelques centimètres, encore plus d’espoir et je commence à me dire que c’est possible.


La suite, c’ est la réinvention du « cassage de cailloux au bagne ».
Au terme d’une bonne demie heure à ce rythme, j’ai repris un peu de ligne, pas beaucoup, mais je ne vois plus le fond de la bobine, et la donne a changé.


J’ai la gorge sèche.


Christian, qui ne cesse de m’abreuver, me dit : 
- « patron, t’as fini l’eau ! »
- « donne de la bière (!)»
- « on l’ a bue toute »


Et merde !
-« qu’est ce qui reste ? »
-« de l’eau avec le gaz, celle que tu aimes pas. Et elle est chaude… »
-« donne… »


Il y a un bon moment que les glaçons sont fondus dans la glacière, mais tant pis, je suis mort de soif.


Quelle erreur. 
Cette flotte me fait renarder, un coup a gauche, un coup a droite, Christian passe le temps le seau a la main.
Alors, je bois, je renarde et Christian fout des seaux d’eau dans le cockpit.


Et je pousse, et je tire, et je pêche, et je parle à ma Fenwick, je la caline, je la complimente, je l’encourage.
Du grand n’importe quoi, en un mot !


De temps en temps je me retourne un peu vers l’avant du cockpit, pour observer le Gérard, qui a relevé les lunettes sur le front, la clope au bec, tranquille et attentif.


Et en continuant comme ça, une vague (parfois vaguelette), un peu de moi, un peu de la canne, un peu de tour de manivelle, tout doucement le poisson monte. 
Je préviens Gerard.
« Un requin l’a bouffé » qu’il me dit !


Merde, ça, j’y avais pas pensé. 
La cata. Le drame.
Je suis en train de remonter un marlin mutilé.


Mais, bon, il est lourd encore. D’accord il monte peu a peu, mais putain que c’est dur ! 
« Si un requin est passé par là, il devait pas avoir très faim et a pas du lui enlever un gros morceau », je me dis...


Trois bons quarts d’heure sont passés depuis que Gérard a commencé ses ronds dans l’eau. Maintenant, je suis pas loin du bout du rouleau, c’est à la fierté, au mental qu’il faut continuer.


Je suis rendu aux trois quarts de la bobine. Ca pèse vachement au bout quand même. Je le dis a Gerard qui me réponds que c’est la fatigue.
Et alors, la canne se detend plus facilement, je rabaisse et mouline, et belotte, et re-belotte, et je recommence, un peu la canne, un peu la grenouille, un peu la vague, c’est dur mais ça monte plus facilement.
Et tout d ‘un coup, ça monte facile, jusqu’à ce que j’entende Christian gueuler : « Il est là !!! »


Je le vois moi aussi surgir du fond de l’océan. 
Merveille, il est entier… et tout courbé !


Je relache du frein, mets la Fenwick dans un godet de l’accoudoir et me précipite, tout fourbu, vers le coin de bateau, je tremble d’émotion, j’ai envie de rire, ou peut-être de pleurer, mais ça se fait pas. 
IL est bien là, et c’est un gros. Gérard est avec la gaffe pour assurer le poisson.
Et il me dit :
-« regardes les hameçons, Yves »


Les hameçons sont plantés un dans le rostre, l’autre sous la gueule.
Le poisson s’est étouffé, c’est la raison de sa mort.
Gérard le gaffe au moment ou la tresse casse au niveau des hameçons ! Hallucinant !
J’ai à peine le temps de voir mon beau leurre rouge et jaune couler vers les abîmes… 


La nuit est plus loin de tomber.
On ouvre la porte du tableau arrière pour monter le poisson a bord.
Une corde autour du rostre et la gaffe dans la tête, on tire comme des forcenés, mais rien n’y fait. Trop lourd, d’ autant qu’il ne me reste plus beaucoup de force. On tire à 2 et demi. Pas assez…


Et puis, on voit un bateau s’approcher. C’est Momo qui arrive de Rivière Noire, avec un bateau ami, mon « petit » à bord et sa mère, d’ autres personnes que je ne connais pas, et des skippers d’autres bateaux, tous rentrés au mouillage à l’ heure qu’il est.
A bord aussi mon ami Joseph Foy, le photographe hindou qui immortalisera cet instant d’un cliché.

Les premiers bonjours, les premiers commentaires, les visages incrédules des skippers, peu convaincus.
Et surtout l’aide de Momo et d’une autre personne qui enjambent les plats bords pour embarquer le poisson qui affichera 668 lbs a la bascule.


Et moi sur le chemin du retour, en allant m’asseoir sur la banquette pour récupérer un peu et fumer une cigarette en contemplant mon poisson, j’ai trouve un vieille banane marronnasse, qui avait traîné toute la journée à la chaleur et aux embruns.


Quel bonheur pour me passer le goût qui me restait dans la bouche…





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MessagePosté le: Jeu 12 Avr - 01:26 (2012)    Sujet du message: Publicité

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steph99


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Inscrit le: 30 Mar 2012
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MessagePosté le: Jeu 12 Avr - 17:20 (2012)    Sujet du message: « Yves, il est mort… » Répondre en citant

C'était toi l'auteur de ce récit Magnifique !?
Comme il y a pas d'avatar ?
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jujuchiriqui


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MessagePosté le: Jeu 12 Avr - 20:24 (2012)    Sujet du message: « Yves, il est mort… » Répondre en citant

oui c' est mon pere, l admin
il mettra une photo bientot, mais pour le moment on mets le forum en avant
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steph99


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Inscrit le: 30 Mar 2012
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MessagePosté le: Jeu 12 Avr - 20:53 (2012)    Sujet du message: « Yves, il est mort… » Répondre en citant

Okay
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jujuchiriqui


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MessagePosté le: Jeu 12 Avr - 22:00 (2012)    Sujet du message: « Yves, il est mort… » Répondre en citant

Okay
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Yves
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MessagePosté le: Jeu 12 Avr - 23:31 (2012)    Sujet du message: « Yves, il est mort… » Répondre en citant

Merci Steph. 
C'est un CR que j'avais posté sur un "autre" forum, et...
Et puis voilà !
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steph99


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MessagePosté le: Ven 13 Avr - 08:07 (2012)    Sujet du message: « Yves, il est mort… » Répondre en citant

Oui,oui je m'en souvient  Okay
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jujuchiriqui


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Inscrit le: 30 Mar 2012
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MessagePosté le: Ven 13 Avr - 08:09 (2012)    Sujet du message: « Yves, il est mort… » Répondre en citant

Il est super bien écrit ce CR
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 04:21 (2016)    Sujet du message: « Yves, il est mort… »

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